Typograph (La)
Ou le Typographe Rogers, le Typograph. C’est une des rares machines qui, à l’instar de la composeuse Kastenbein ou de la Thorne, a connu un certain succès commercial et s’est confrontée à ses concurrentes, particulièrement la Linotype puisque la Typograph produit, elle aussi, des lignes-blocs.
1888.
John Raphael Rogers est né à Roseville, dans l’Illinois (États-Unis) en 1856. Après avoir commencé sa carrière dans l’enseignement, il découvrit, en 1880, le monde de l’imprimerie et fut frappé de la différence de vitesse entre les procédés d’impression rotatifs et la composition manuelle. Il débuta alors ses recherches sur la machine à composer, et construisit, avec F.E. Bright, le premier modèle, à Cleveland en 1890. Mais la firme de Mergenthaler attaqua en justice la Rogers Typograph Company, action qui se conclut par le rachat des brevets de la Typograph par la Linotype Company en 1895, pour la somme de 416 000 dollars1. De fait, la fabrication de la Typograph fut stoppée aux États-Unis, et J.R. Rogers fut embauché par la Linotype Company. Mais une nouvelle société se créa au Canada, une autre en Allemagne, où la première démonstration de cette machine fut faite à l’Exposition industrielle de Berlin en 1896. La construction en grande série et la diffusion purent commencer.
Comme avec la Linotype, la composition est produite sous forme de lignes-blocs2. Les matrices sont posées sur des fils de fer inclinés à 30 degrés. A l’aide du clavier, l’opérateur libère la matrice voulue qui, par son propre poids, en glissant sur le fil, vient se placer sur un plateau où se forme la ligne à composer. L’espacement des mots est réglé par des disques qui en tournant écartent les matrices, nommés « anneaux-espaces ». Après la fonte de la ligne, l’opérateur, d’un simple mouvement, relève les matrices qui glissent le long des fils et reprennent leur position initiale. Il n’y a donc pour ainsi dire pas de distribution.


La machine Rogers pèse environ 200 kilos et « n’occupe guère plus d’espace qu’une machine à coudre ordinaire ». La machine peut d’ailleurs être actionnée par une pédale.
Le modèle A, avec un seul jeu de caractères, fut accompagné du modèle B, qui donne accès à 5 alphabets à partir du clavier. Le renversement automatique de la corbeille fut adopté, « facilitant l’emploi de la femme comme opérateur, ainsi que le travail assis »…

Un modèle Duplex fut proposé, puis, en 1914, à l’Exposition internationale du livre et des arts graphiques de Leipzig, le modèle Universel, qui permettait, « en moins de trois minutes », de passer d’un type ou d’un corps de caractères à un autre. Et dont la longueur de justification pouvait atteindre 30 cicéros.

La Typograph, construite en Allemagne, fut très usitée dans les pays de langue allemande3. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’usine de la Huttenstrasse à Berlin fut détruite, mais elle fut reconstruite en 1955 et recommença la production.
En France, on peut voir des Typograph au musée de l’imprimerie de Nantes et à l’Atelier-Musée de Malesherbes. Le musée de Porto (Portugal) présente un exemplaire de cette machine (bien que la photo sur son site figure une fondeuse Monotype…), ainsi que le Gutenberg Museum de Mayence (Allemagne). Voir également l’International Printing Museum (Carson, Californie), le musée de la ville de Rendsburg ; d’autres musées en possèdent probablement un exemplaire.
En 1925, Otto Höhne, dans son ouvrage historique sur les machines à composer, publie une photographie panoramique montrant la collection appartenant à la société Typograph de Berlin. On y voit, de gauche à droite, 3 Typograph, 1 Monoline, 1 Linotype, 1 Kastenbein, 1 Thorne, 1 Linotype Junior. La dernière4 machine à droite est semble-t-il celle de l’Allemand Otto Koske, qui en 1908, en s’inspirant des principes de la Typograph, proposa un système relativement différent.

Réf. : La Typologie-Tucker, août 1891.
Brochures publicitaires Typograph, 1909 et 1914.
A. Seyl, Histoire illustrée des machines à composer, 1966.
- En revanche, la Linotype Company fut déboutée de son action pour revendiquer la propriété des brevets concernant les espaces-bandes, car des brevets antérieurs de quelques mois avaient été pris par J.W. Schuckers, qui en céda par la suite la licence à la Rogers Typograph Company. ↩︎
- Mais, contrairement à la Linotype, la Typograph fond des lignes-blocs aux côtés lisses, ce qui facilite le mélange avec des caractères mobiles classiques. ↩︎
- En 1905, la revue Deutsche Industrie fait la liste des grandes imprimeries européennes équipées de la Typograph. A Berlin, Pass & Garlab avaient 20 machines, à Leipzig Oskar Brandstetter en avait 24 ; des imprimeries à Cologne, Mannheim, Munich, Vienne, Graz, Moscou en avaient une dizaine. A Berne, au Tagesanzeiger il y en avait 5, de même qu’à Copenhague, Stockholm… A Bruxelles, le Nieuws van den Dag en avait 5, à Bordeaux l’Imprimerie commerciale 5 aussi. A Paris, 4 aux Annales politiques, à Barcelone 6 chez Maucci. ↩︎
- L’avant-dernière machine n’a pu être identifiée, il s’agit peut-être d’un prototype de Typograph. ↩︎