Paige

Paige Compositor

Vers 1873.

C’est la machine de tous les records : par le nombre de pièces qu’elle contient (environ 18 0001), le poids (environ 3 t), la taille (3,7 m de long, 1,80 m de haut), les sommes investies (peut-être 2 millions de dollars). L’Office des brevets américains la considérait comme l’invention la plus complexe qu’il ait jamais examinée2, et celle qui exigea le plus de temps à ses services…

Et puis une autre particularité : l’écrivain Mark Twain (de son vrai nom Samuel L. Clemens) consacra une bonne partie de sa fortune au développement de cette invention3, en pure perte puisque seulement deux exemplaires furent construits, et jamais commercialisés…

Paige Compositor Typesetting

Revenons en 1873. James W. Paige (né en 1842 à Rochester, État de New York4) imagine un premier système, qui fait l’impasse sur la justification et la distribution. En 1877 il rejoint la Farnham Typesetting Machine Company, et commence la construction de cette gigantesque machine. Pendant vingt ans, de multiples essais, des changements de stratégie, des recherches autour des gestes traditionnels du typographe aboutissent peu à peu à cette improbable réalisation, qui ne sait pourtant composer qu’en un seul corps (mais qui assure quand même la justification et la distribution)5.

Clavier du Paige Compositor (in Legros et Grant)

Le clavier comporte 109 touches, disposées pour que l’opérateur puisse utiliser ses dix doigts facilement, et certains mots peuvent être saisis d’une seule frappe. Les caractères, comme dans beaucoup d’autres machines, sont stockés dans des tubes, qu’on voit inclinés à l’arrière de la machine. Les mots sont mesurés au fur et à mesure de leur saisie, et le nombre d’espace enregistré. A la fin de la ligne, le mécanisme de justification, par soustraction et division, établit l’épaisseur des espaces additionnelles, qui sont alors insérées. La distribution s’effectue indépendamment de la composition, elle nécessite, là aussi comme dans d’autres systèmes, des combinaisons de crans sur les caractères pour les trier.

La première machine fut annoncée en 1887, et après de nombreuses modifications et améliorations le second modèle, en 1894, fut installé à l’atelier du Chicago Herald. A cette date, la Linotype avait déjà pris l’essor commercial qui étouffa la plupart de ses concurrents, et cette machine, très élaborée mais reposant sur des principes dépassés, ne put se faire une place6.

Le premier spécimen de 1887 a été conservé à la Mark Twain’s House (Hartford, Connecticut)7. L’Université Cornell la mentionne dans une de ses pages historiques. Le modèle de 1894 a été malencontreusement détruit pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Le site Twainquotes lui consacre une page détaillée. Voir également le site Codex 99, avec différentes illustrations et extraits de brevets.

Réf. : Richard E. Huss, 1973.
Legros et Grant, 1916.

Scientific American, 1901.
Une notice intéressante sur un site américain (« Engines of our ingenuity »)
.

  1. A titre de comparaison, une Linotype comprend environ 3 500 pièces (pour les premiers modèles, fabriqués en 1890). ↩︎
  2. Les trois brevets délivrés en 1895 comportaient 275 feuilles de dessins et 123 feuilles d’explications, et leur examen par la commission de contrôle (qui affubla cette invention du surnom de « la Baleine ») prit huit ans, pour un coût estimé à plus de 1 000 dollars. D’après J.S. Thompson (History of Composing Machines), un des examinateurs mourut pendant cette période, et un autre devint fou… ↩︎
  3. Mark Twain revient dans son Autobiographie sur cet épisode de sa vie. Cf. Mark Twain, L’Autobiographie de Mark Twain, Tristram, 2012, p. 96-105 (« L’épisode de la machine »). ↩︎
  4. Il mourut en 1917, ruiné, dans un hospice pour indigents en Illinois. ↩︎
  5. Et qui est pourvue, pour contrôler le travail de l’opérateur, d’un compte-lignes automatique, placé sous clé : certainement la seule machine de cette époque à avoir prévu ce dispositif ! ↩︎
  6. M. Wentscher, dans le Bulletin des ingénieurs allemands, en avait pourtant dit le plus grand bien : « Cette machine, que j’ai vue fonctionner, est le fruit de 22 années de travail. Je la considère comme la plus complète des machines à composer ou à distribuer actuellement en usage […] Le clavier, dont la disposition est basée sur l’étude de la langue, permet de frapper en même temps plusieurs touches […] Aussitôt la touche frappée, la lettre chassée de son canal va se ranger dans le composteur […] La machine à distribuer fonctionne en même temps que la machine à composer et remplit les canaux à mesure qu’ils se vident. […] la justification s’opère automatiquement. » ↩︎
  7. C’est d’ailleurs la Mergenthaler Company qui a permis cette sauvegarde… ↩︎